Une ombre dans l’ombre

Une ombre dans l’ombre, le Vatican de nuit.

Comme chaque soir, l’ombre entre dans une petite pièce. Petite, mais douillette et richement ornée. Sur le lit, une jeune fille, le regard presque amusé.

« Je t’attendais. »

Elle a à peine seize ans, et en paraît moins encore tant elle est blanche et frêle.

Et cet homme, c’est le premier qu’elle ait connu.

Il est entré dans sa chambre un jour, par mégarde, et aussitôt elle l’a aimé, même si elle n’a pas compris tout de suite que le sentiment que lui inspirait cet homme deux fois plus âgé qu’elle était de l’amour. Il faut dire qu’elle n’avait jamais entendu parler d’amour, encore moins de désir.

Depuis, elle passe ses journées à se remémorer les caresses de la nuit précédente, et à se préparer pour les suivantes.

Elle l’attend donc, nue sur le lit, et fidèles à leur rituel ils se dévisagent un instant avant qu’il ne la rejoigne.

Elle fait glisser son regard sur la silhouette de son amant, cherchant comme chaque soir à déterminer ce qui la rend si particulière. Sans trouver. Un soir il lui semble que c’est le dessin des poils sur son torse, le lendemain elle pense plutôt au repli de son oreille, ou encore à l’asymétrie charmante de ses sourcils.

Lui, il admire ce corps si jeune, cette peau plus douce que le plus doux des tissus qu’il a l’habitude de manier. Et il remercie Marie-Madeleine d’avoir envoyé tant de grâce dans ses bras, certain dans sa ferveur qu’elle a agi ainsi pour le délivrer de l’amour sans espoir qui le détruisait auparavant.

« Lorenzo. »

D’entendre prononcer son nom sort l’homme de sa rêverie. Il se jette avec dévotion sur les seins secoués d’éclats de rire de l’adolescente.

Lorsqu’il apportera son habit à la papesse, le visage endormi de l’éphèbe qui aura partagé la couche de la Sainte femme ne sera plus pour lui une torture. Il a pour lui son secret : sa Jeanne, sa petite Jeannette, qui dans toute la fraîcheur de sa jeunesse retrouvée, n’appartient qu’à lui, par la volonté de Celle qui est là-haut…

Dans sa chambre, la jeune fille s’endort, rêveuse, souriant aux angelots de son baldaquin qui ne peuvent, dans leur silence d’or, lui faire remarquer qu’il n’a jamais osé lui demander son prénom.

 

(Dans le cadre de l’atelier d’écriture des Activités Culturelles de l’Uni de Genève)

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